La chair de la pensée
- 27 janv.
- 4 min de lecture
à Jacques Patarozzi, à Régine Chopinot,
à celles et ceux avec qui j’ai pratiqué la danse d’une manière ou d’une autre,
à Nous.
J’éclaire, ici, ce que pour moi NOUS veut dire et recouvre comme pouvoir d’agir commun, tant je perçois qu’il peut être galvaudé; utilisé pour se dissimuler; pour parler de soi au nom de tous et toutes; pour dissoudre la singularité de chacun et chacune dans le mou d’une vision linéaire, sans contraste et sans complexité.
Je suis construite par la pratique de la danse depuis mon enfance, heureuse et salvatrice découverte, m’invitant à être à mon écoute, à comprendre mes limites et à les dépasser.
J’ai aussi appris par cette pratique que ce soit du bord de la création, de sa manifestation spectaculaire ou encore par son enseignement; que je pouvais vivre et expérimenter une forme d’utopie sociale à l’œuvre; m’épargnant pendant bien des années les affres de relations humaines dans leurs expressions concrètes au sein de la société dans laquelle j’évolue.
Je crois avoir toujours été mue par ce désir de vivre au sein d’une utopie sociale, que l’on se propose d’activer, d’inventer : en scène, en pratique, en éducation, dans le faire ensemble.
Cette culture d’un mode relationnel pensé depuis le mouvement, a été façonnée par des rencontres majeures que j’ai vécu avec des artistes chorégraphiques.
Au travers de leur recherche ils et elles m’ont enseignées la culture de l’autorat situé, m’apprenant ainsi qu’une signature est le fruit d’une combinaison de récits et d’une dynamique historique. Je n’aurais jamais pu découvrir, la nature de mon adhérence à certaines esthétiques, ni comprendre comment j’articule des choix, si je n’avais pas rencontré ces artistes.
La rencontre avec Dominique Brun et mes 18 ans d’expérience d’interprétariat à ses côtés ont été matriciels . Par sa manière si intelligente de transmettre la danse par la notation Laban, j’ai pu accéder entre autre, au corps de la danse de Doris Humphrey et la tonicité musculaire qu’elle impose; au corps de la danse de Vaslav Nijinsky et le renoncement à l’emphase, au décorum qu’elle exige dans L’après midi d’un Faune, en passant par Jeux et ce jusqu’ à l’imposant et monumental Sacre du printemps.
Sans cette et ces collaborations, je ne pourrai me penser d’aucune communauté.
Elles m’ont appris la force émancipatrice que propose l’exigeante expérience de faire référence.
Parce que nommer, se référer à des sources, qu’elles soient d’inspiration, de citation ou d’opposition, demande du discernement, du temps, de l’apprentissage, de la confiance en soi pour ne pas avoir peur d’épouser la complexité qui autorise l’expression d’une voie singulière.
J’ai eu et j’ai l’immense chance de travailler avec des artistes, des directeur.ice.s de projet qui, parce qu’ils et elles sont bien situé.e.s; parce qu’ils et elles savent citer leur sources, me permettent de continuer à apprendre et à développer une chose essentielle:
Connaître l’histoire et les histoires, être en capacité de les décrire, citer celles et ceux qui ont compté, nous autorise alors à tracer une trajectoire vivante, humaine et solidaire et à cultiver une vision créative de notre rapport au monde. Cela nous permet dès lors de faire front aux butées, d’acquérir un pouvoir légitime d’agir, de nous consolider dans notre solitude ouverte et reliée aux autres.
Il y a parfois, dans ce que l’on produit, des biais qui mettent du temps à se mettre au jour.
Il y a 15 ans, j’ai créé et piloté une structure dédiée à la culture chorégraphique en Ardèche, que j’ai sous titré « ou la création d’un territoire de danse » à l’heure où la danse n’y était pas ou peu représentée et où les questions de territoire n’étaient pas entrées dans le champ lexical des politiques culturelles publiques. De ce drapeau planté au milieu de peu, j’ai dû faire preuve de pugnacité, de persévérance pour y inscrire les nécessaires enjeux de cette culture de territoire pour la danse. Je n’aurai jamais envisagé, qu’un jour, je ferai l’expérience concrète de vivre une situation d’exilée en son sein.
Je comprend aujourd’hui que la notion de territoire peut se renverser et devenir lieu de propriété excluante et de souveraineté associative départie des dynamiques racinaires.
En cela, j’ai compris que circonscrire des personnes dans des enclaves géographiques par des outils de mesure sociologique, topographique et culturelles vient conforter une vision éculée, de décentralisation et de démocratisation culturelle.
Mon horizon a donc changé. Il est plus océanique dans son envergure. Je navigue au milieu d’Îles pour les relier en un archipel unissant des communautés agissantes aux valeurs partagées.
Par et avec celles et ceux que j’accompagne dans les Productions du Vivant :
Nous mesurons les impacts de la dimension concurrentielle de nos métiers, de l’emballement libéral dans nos pratiques,
nous élaborons des stratégies d’agilité,
nous façonnons des récits,
nous prenons la mesure pour savoir si elle est bien dimensionnée,
nous laissons des idées en floraison,
nous soignons l’adresse aux personnes que nous souhaitons rencontrer,
nous soutenons des intuitions,
nous faisons aussi barrage,
nous cultivons par l’estime et le respect réciproque des valeurs pour le maintenant et pour demain.
Il y a un dicton Touareg qui dit« Quand tu es dans le désert avance. ».
Seul le mouvement te sauvera de l’horizon illimité que t’impose l’écrasant vide solaire, fait de sable, de ciel et de vent qui efface tes pas.
Dés lors que reste – il, si ce n’est de danser notre rapport au monde ?
Dansons.
Sophie Gérard - Septembre 2025

